18.07.2007

Le Bonapartisme et la gauche!


Cette élection présidentielle pourrait bien être le triomphe absolu du bonapartisme, cette culture politique dont la France ne parvient décidément pas à se défaire. Nicolas Sarkozy en est l'artisan et l'incarnation à lui seul. Il résume jusqu'à la caricature la modernisation de cette « société du 10 décembre » qui fit le succès, en 1848 de Napoléon-le-petit : « Les grands mots et les grandes poses ne servaient qu'à masquer les canailleries les plus mesquines de roués, de ruinés, d'aventuriers, de filous, d'écrivassiers » disait Marx. Déjà à l'époque, elle ajoutait de la violence symbolique et privée au monopole étatique de la force. Et le désir d'ordre et d'autorité conduisait irrésistiblement vers le culte du chef ceux-là même qui allaient subir les effets d'un discours violemment inégalitaire.

Mais la postérité du bonapartisme va bien au-delà des personnes. Elle s'est forgée dans et par les institutions ; pas tant dans l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel direct que dans la concentration exceptionnelle de tous les pouvoirs en ses mains. De ce point de vue, l'histoire de la V° République restera celle d'une accumulation progressive de puissance d'une seule autorité au prix de la dévitalisation des moindres contre-pouvoirs. Même celui que les journalistes avaient construit est en train de produire par connivence ou servitude volontaire une nouvelle oligarchie. Se refonde ainsi toujours plus l'espace du pouvoir où le centre reste la cité interdite à la société civile tandis que sa périphérie est abandonnée à ses ennemis.

La gauche va-t-elle s'installer dans ce système, en se contentant par exemple de gérer les collectivités locales ? Elle a grandement contribué à la légitimation de ce présidentialisme depuis que François Mitterrand su la convaincre d'en utiliser les ressources à la fois pour accéder au pouvoir et pour l'exercer sous des formes diverses pendant dix-neuf ans en le conservant intact. Au terme de ses deux septennats, c'est lui qui pourtant avertissait que « ces institutions étaient dangereuses avant moi et le resteraient après moi ». Pourtant la gauche n'en tira aucune conséquence : c'est elle qui mit en œuvre en 2000 le « quinquennat sec » renforçant l'ascendant du Président sur la majorité parlementaire ; c'est elle qui inversa en 2001 le calendrier électoral afin de restaurer tous les effets de l'élection présidentielle sur l'élection législative. Elle a cru et laissé croire que la prise et l'exercice du pouvoir dépendent d'abord de l'habileté et de la qualité des dirigeants, toujours nécessairement plus forts que la logique des institutions. Elle s'est même vantée à l'époque de « restaurer l'esprit de la V° République » c'est-à-dire ni plus ni moins celui qui a fonctionné si bien contre elle aujourd'hui. Dans les facteurs nombreux et variés qui ont joué contre Ségolène Royal il en est un qui a constamment été exploité, c'est celui de l'inadéquation de son genre, de son (in)expérience mais aussi du style de présidence annoncée avec la nature de la présidence réelle. Il lui reviendra le mérite d'avoir pour la première fois dans ce genre d'élection, ouvert la perspective d'une nouvelle République où la Présidente ne pourrait pas tout. Elle en a même exploré les contours avec François Bayrou entre les deux tours. Or faut-il rappeler que le Parti socialiste jusqu'à son dernier congrès en décembre 2005 en avait catégoriquement exclu la moindre hypothèse ?

La leçon de ce scrutin est donc claire. La gauche ne réussira pas son aggiornamento si elle continue à faire l'impasse sur la refondation démocratique de la République, si elle ne rompt pas nettement avec la logique bonapartiste du régime en place. Elle n'aura pas de crédibilité parmi les électeurs du « nouveau centre » et au-delà si elle n'ouvre pas le chantier d'une réorganisation en profondeur du pouvoir. Cette tâche devient historique tant la France est aujourd'hui le système le plus exotique, le plus anachronique et archaïque de toute l'Union Européenne. Abandonner la V° République n'est donc pas qu'une opération d'ingénierie juridique. C'est retrouver le fil d'une parole et d'une histoire politique tombée en déshérence. C'est dire combien le bonapartisme est incompatible avec le meilleur de notre tradition démocratique. C'est tourner la page d'un régime marqué du sceau de l'empire colonial et de l'indifférence à la construction d'une Europe politique. C'est annoncer le mariage du parlementarisme majoritaire avec l'initiative citoyenne et la démocratie participative en accord avec la décentralisation générale de la société. Abandonner la V° République c'est rendre justice à Pierre Mendès France qui disait : « Je mets au défi quelque homme politique que ce soit d'entreprendre demain une authentique démocratisation de l'enseignement, de modifier la répartition du revenu national au profit des classes défavorisées, d'assurer le contrôle par la puissance publique des positions dominantes de l'économie, d'assurer le respect des libertés fondamentales et des droits de l'Homme, (...) si les problèmes institutionnels n'ont pas d'abord reçu une solution correcte, si l'on n'a pas fait le choix des leviers qu'il conviendra d'employer ». Ces propos d'il y a quarante ans doivent être, pour ces prochaines années, le viatique de la gauche sur le chemin de sa modernisation .

Paul Alliès, membre fondateur de la C6R, professeur de science politique à l'Université de Montpellier. Dernier ouvrage : « Le grand renoncement. La gauche et les institutions de la V° République » (Textuel-2007)

L`Europe selon Jeremy Rifkin

 Le rêve européen évincerait peu à peu le rêve américain. L'intellectuel américain Jeremy Rifkin nous donne son point de vue.
En février, à Bruxelles, Jeremy Rifkin a interpellé le public lors d'un débat consacré à la sortie de son dernier livre: « Vous avez une poule aux œufs d'or dans vos mains et vous l'affamez ! Qui est-elle ? C'est l'infrastructure du plus grand marché commercial potentiel du monde. (...) Il s'agit de l'Union Européenne. » Mais pour lui, l'Europe représente davantage qu'un marché, c'est un rêve.


L'Europe vue par un Américain


Rifkin, Président de la Fondation des Tendances Economiques (FOET), un groupe d'experts de Washington, a suscité une polémique avec son nouveau livre Le rêve européen. Dans l'ouvrage, il affirme que le rêve américain s'effiloche et que le rêve européen est sur le point de la remplacer. Alors comment se définit ce rêve européen, et en quoi est-il différent du rêve américain ?
Si la liberté et l'émancipation de l'individu sont au cœur de ces deux rêves, les moyens d'y parvenir sont fondamentalement différents. Selon Rifkin, aux Etats-Unis, « les parents nous apprennent que la liberté consiste en la confiance en soi, l'indépendance, l'autonomie et la mobilité ». Ceci est un héritage de la mentalité des pionniers partis à la conquête de l'Ouest, une philosophie confirmée par les principes individualistes de la Réforme et les Lumières. Seul face au désert, seul face à Dieu, seul face au marché, l'homme ne peut pas compter sur les autres pour s'occuper de lui.
Les Européens sont, quant à eux, héritiers de siècles de cohabitation dans une forte promiscuité, argumente-t-il. Privés de vastes espaces inhabités, entassés dans des villes fortifiées, les Européens ont appris à rechercher la liberté dans l'art du vivre ensemble. En conséquence, « les parents de l'Europe continentale enseignent à leurs enfants que la liberté réside dans la qualité de vos relations, dans l'intégration à la communauté. Plus vous êtes intégré et plus vos relations sont de qualité, plus vous avez de choix pour vivre de manière épanouissante.
« C'est cette même mentalité de pionniers qui a forgé la croyance américaine d'une expansion sans limites, affirme Rifkin, alors que la mentalité de « forteresse » a donné aux Européens un sens plus aigu de la rareté de l'espace et des ressources ». Cela pourrait expliquer le plus grand enthousiasme des Européens pour le concept de développement durable et leur usage plus prudent de l'espace et des ressources.


L'argent compte


Le postulat de Rifkin est que, d'un point de vue socio-économique, les Européens voient la qualité de vie comme la clé de la liberté et de l'accomplissement de soi. Contrairement aux Américains, qui considèrent l'accumulation de richesses matérielles comme la clé du bonheur : sans aristocratie véritable et sans classes sociales fermement établies, dans le Nouveau Monde, tout ce dont vous avez besoin pour avancer socialement est de gagner suffisamment d'argent. La structure sociale rigide et hiérarchisée des Européens a longtemps interdit le même type de promotion sociale aux Européens, les contraignant à se contenter de leur statut hérité. Les Américains tendent donc à « vivre pour travailler », tandis que les Européens, selon Rifkin, « choisissent de travailler pour vivre ».En conséquence, l'Europe a fondé sa conscience collective sur des concepts post-modernes de droits humains et sociaux universels, alors que les Américains chérissent encore les valeurs modernes comme la propriété, les droits civils et un fort esprit de patriotisme. Le rêve européen, c'est aussi l'acceptation après des siècles de guerre, de la diversité culturelle, alors que le rêve américain est basé sur « l'assimilation au sein du melting pot ». Ainsi, les Européens favorisent la coopération et les Américains préfèrent l'exercice du pouvoir solitaire et unilatéral.


Une promesse et une responsabilité


Le rêve européen promet un monde nouveau, un monde meilleur. Il n'y a pas si longtemps, l'Europe était essentiellement associée à la guerre et au génocide. Le miracle est que dans l'Union européenne, les mêmes nations qui étaient habituées à s'entretuer tous les 30 ans, ont inventé une façon de faire la paix plutôt que la guerre. Elles ont décidées de se lier très étroitement de manière à ne jamais être en mesure de se heurter. A présent, l'Europe est en train de devenir le premier super pouvoir de l'Histoire qui ne vise pas à exercer un contrôle sur d'autres pays ; c'est un pouvoir qui pourrait répandre la paix et la stabilité en respectant la diversité, plutôt qu'en imposant ses valeurs par la force. Il n'est pas surprenant que l'expérience européenne soit devenue le rêve de beaucoup. Les gens en Turquie, en Ukraine, en Géorgie, et même au Maroc veulent entrer dans l'UE, et l'Union Africaine ainsi que la nouvellement ressuscitée Union d'Amérique du Sud Mercosur essaient de l'imiter. Mais alors que, à travers le monde, beaucoup courent après le modèle européen, l'Européen moyen a-t-il conscience de vivre un rêve collectif ? Nous devons nous rendre compte que l'Europe possède une réelle responsabilité envers ceux qui croient à la diversité culturelle et à l'art de vivre ensemble en paix.

L`Europe decline-t-elle economiquement par rapport aux USA?

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3404,36-868839@...

L'idée selon laquelle le produit intérieur brut (PIB) par habitant et le niveau de vie en Europe reculent par rapport aux Etats-Unis est très répandue. Dans un entretien à l'hebdomadaire L'Express du 2 mars 2006, par exemple, l'économiste Elie Cohen expliquait que, "depuis 1995, l'écart se creuse, et très nettement".


Dans un document de réflexion publié en octobre 2006 par le Centre Bruegel (dirigé par Mario Monti, ancien commisaire européen à la concurrence, et Jean Pisani-Ferry, membre du conseil d'analyse économique), Philippe Aghion, de Harvard, reprend la même idée : "Depuis dix ans, le taux de croissance du PIB par habitant de l'Union européenne (UE à quinze) a été, en moyenne annuelle, de 0,4 point en dessous de celui des Etats-Unis (...). Le revenu par tête a commencé à décliner en comparaison avec celui des Etats-Unis."

On peut aussi citer Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, devant le Council on Foreign Relations, à New York, en avril 2006 : "Depuis le début des années 1990, l'écart entre le taux de croissance du PIB par habitant des Etats-Unis et celui de la zone euro n'a cessé de se creuser - il était de 0,8 % par an dans les années 1990 et il est monté à 1,3 % par an à partir de 2002." Pourtant, plusieurs experts (même parmi les statisticiens de la Commission européenne) sont en désaccord avec ce constat. Ainsi, dans un des Rapports économiques que Bruxelles publie chaque année, un discret encadré technique dit le contraire : "Selon une idée très répandue, la performance économique des Etats-Unis serait beaucoup plus forte que celle de la zone euro (...). Cette idée doit être nuancée (...). Le différentiel apparu depuis 1990 dans les taux de croissance des PIB disparaît lorsqu'on s'intéresse aux données par habitant. La performance en matière de croissance, ainsi que la hausse des niveaux de vie, a été approximativement la même dans les deux zones."

DES CYCLES PLUS ACCENTUÉS AUX ETATS-UNIS


Comment expliquer des perceptions si différentes sur une question autant chargée d'implications politiques ? Plusieurs erreurs de méthode peuvent fausser les comparaisons. La faute la plus souvent commise consiste à comparer les taux de croissance en partant d'une année ronde ("depuis 1990" ou "depuis 1995"). Cette pratique revient à négliger les différences qui existent entre le cycle économique américain et celui de l'Europe. Or, le cycle américain est beaucoup plus accentué que celui de l'Europe (les accélérations sont plus fortes, mais les ralentissements le sont aussi). Qui plus est, les cycles des deux régions sont décalés (de deux ans souvent). Le creux du dernier cycle a eu lieu en 2001 aux Etats-Unis, mais seulement deux ans plus tard en Europe ; lors du cycle précédent, le creux eut lieu en 1991 en Amérique et en 1993 dans le Vieux Continent.

Si on utilise 1990 comme année de départ lorsqu'on compare les taux de croissance par habitant pour la période 1990-2005, par exemple, on obtient un chiffre plus élevé pour les Etats-Unis (de 0,2 % par an, selon les données publiées en janvier par l'Organisation de coopération et de développement économiques). Mais, ce faisant, on compare une période qui comprend deux phases complètes de ralentissement en Europe et une seule aux Etats-Unis (une et demie pour être précis). Il suffit de prendre 1988 comme année de départ (plutôt que 1990) pour que les périodes deviennent comparables et que la différence disparaisse.

Idem si l'on compare les performances en partant de 1995. On compare alors une période contenant deux fortes accélérations aux Etats-Unis mais une seule pour le Vieux Continent (puisque l'accélération qui a débuté en 2002 aux Etats-Unis vient à peine de commencer en Europe).

Quant au différentiel de croissance qui s'accentue en faveur des Etats-Unis après 2002, il est la conséquence directe du fait que les accélérations américaines sont plus fortes (puisque leur cycle économique est plus prononcé). La même chose arrive à chaque reprise, tous les dix ans (durée moyenne de ces cycles). Cela s'est produit après 1982 sous Ronald Reagan, après 1991 sous Bill Clinton et tout récemment après 2002. Mais ces accélérations ne durent que quelques années avant de se renverser en faveur de l'Europe, comme cela vient de se passer, de nouveau, pendant le second semestre de 2006.

LES PIB AUGMENTENT À DES VITESSES SIMILAIRES


Les taux de croissance du PIB par habitant de ces deux régions se comportent comme la vitesse de deux cyclistes rivaux. Tantôt c'est l'un qui va plus vite ; tantôt c'est l'autre. Si l'on envisage des périodes comparables (contenant le même nombre d'accélérations et de ralentissements), on voit que les PIB par habitant augmentent à une vitesse similaire. Cette opinion est confortée d'ailleurs par la comparaison des PIB à parité de pouvoir d'achat (PPA) que vient de publier l'OCDE dans la dernière livraison de ses "Comptes nationaux. Principaux agrégats", 2007. Ces chiffres montrent bien que le PIB par habitant de l'Europe ondule autour de 73 % du niveau américain, mais ils ne révèlent aucun écart qui se creuse, aucune tendance de l'Europe à être distancée.

Que l'on prenne les PIB par habitant "aux prix de l'année 2000", ou aux prix courants à PPA, les écarts que l'on constate dans les performances sont minuscules, surtout lorsqu'on considère les différences importantes qui existent dans la manière de mesurer les volumes (la manière de passer du PIB nominal au PIB réel) d'un côté de l'Atlantique à l'autre.

FRANCISCO VERGARA