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31.08.2007
Le dernier Moore sur la Sécurité Sociale
Dans son film Sicko, sur les écrans le 5 septembre, Michael Moore loue le système de santé hexagonal. Le «meilleur du monde», pour l'OMS.
C'est le sixième film de Michael Moore. Sans doute le plus poignant. Sicko (traduisez «siphonné, maboule »), qui sort en France le 5 septembre, fustige les dérives du système de santé américain. «Dans le pays le plus riche du monde, 47 millions de personnes n'ont pas de couverture sociale. Faute de soins ou d'assurance suffisante, 18 000 malades meurent chaque année», dénonce-t-il. Appuyée par des témoignages bouleversants, la charge est lourde. «J'ai vu Sicko à Santa Monica en juin. La salle a applaudi à la fin, raconte Gérard Viens, titulaire de la chaire d'économie de la santé à l'Essec. C'est un documentaire passionnant, même si, comme à chaque fois, Moore force le trait.»
Fidèle à son style, le réalisateur étaie son propos avec des documents-chocs, et aussi de l'humour, de l'exagération, parfois de la caricature. Il encense ainsi les systèmes canadien, britannique et... cubain. Mais consacre aussi une vingtaine de minutes à louer la France, sa Sécu, sa protection sociale. De passage à Paris, Michael Moore reçoit Challenges dans un palace rue de la Paix. Il ne tarit pas d'éloges sur «les soins gratuits pour tous, le luxe des visites de généralistes à domicile, inconnues aux Etats-Unis, le confort des arrêts de maladie, de maternité, et même de paternité. Les Américains n'en reviennent pas». Notre système serait-il le meilleur du monde, comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS) l'affirmait déjà en 2000, plaçant la France en haut du podium, devant les Etats-Unis relégués au 37e rang ?
A force de geindre sur nos urgences saturées et nos hôpitaux sous-dotés, on en oublierait presque à quel point nous faisons des envieux. Lisez le très sérieux professeur d'économie de Princeton, Paul Krugman. Début juillet encore, dans le New York Times, il écrivait tout le bien qu'il pense de Sicko en général et de la France en particulier. Quand Michael Moore y interviewe des expatriés américains enchantés sous le soleil hexagonal, «ce n'est pas une vision romancée des choses, ce système est vraiment bon», assure l'expert.
Couverture maximale
Première raison, notre Sécu ne laisse, en principe, personne sur le bord du trottoir. Depuis le sacre de l'OMS, elle a encore resserré les mailles du filet en créant la CMU. Les Etats- Unis sont le seul pays de l'OCDE, avec la Turquie et le Mexique, à ne pas avoir de couverture maladie universelle. Et pourtant, ils dépensent 15% de leur PIB pour leur santé, dont 55% payés par le privé. La France, elle, débourse 11%, dont 80% sur fonds publics. En outre, quand nous consacrons 5% de ce budget aux frais administratifs, les Américains, eux, dépensent 15% pour la gestion, le marketing, les frais de justice... Une situation liée à la concurrence que se livrent les assureurs américains.
«A l'inverse des Etats-Unis, en France, plus votre pathologie coûte, mieux vous êtes pris en charge», observe le professeur Gérard Viens. Pour les opérations très lourdes ou les maladies de longue durée concernant 8 millions de patients en France, ceux-ci n'avancent pas un centime. On est loin de Sicko, où une femme atteinte d'un cancer a dû vendre sa maison. «Ce n'est pas parce que vous êtes assuré que toutes les affections seront prises en charge, loin de là !» avertit le juriste de la santé Marc Rodwin, professeur à la fac de Suffolk, à Boston.
Rapidité des soins
«Nous, nous ne patientons pas des mois pour une intervention ou une consultation, à moins de tenir à un spécialiste précis», renchérit Patrick Négaret, directeur de la Caisse primaire d'assurance-maladie (Cpam) du Mans. Au printemps, il donnait une conférence au Canada, devant des médecins médusés que les Français aient un accès aussi aisé aux soins. Chez eux, comme en Angleterre, malgré les efforts répétés, la question des listes d'attente fait régulièrement les gros titres de la presse.
Privilège supplémentaire des Français : ils ont le loisir de faire des allers-retours entre généraliste et spécialiste, hôpital et clinique, sans qu'il leur en coûte grand-chose. Même agaçantes, les petites tracasseries de la Sécu n'ont rien à voir avec les flicages drastiques des assurances privées yankees.
La France a aussi l'avantage d'avoir tissé un bon réseau de blouses blanches : 3,4 médecins pour 1 000 habitants (contre 2,4 aux Etats-Unis et 2,2 au Canada). «Nous avons un hôpital tous les 1 7 kilomètres, alors qu'au fin fond du Missouri vous pouvez faire des heures de voiture en vain», ajoute le président des doyens de faculté de médecine, Bernard Charpentier. Au passage, il rappelle que la France compte 39 CHU qui non seulement pratiquent la médecine de pointe, mais forment, sur un pied d'égalité, l'ensemble des futurs médecins. «Aux Etats-Unis, chaque université a son propre diplôme, plus ou moins coté», précise-t-il.
Pour la qualité des soins, les comparaisons sont plus délicates. Il y a bien sûr nos cocoricos : première greffe du visage, des mains, premier bébé-éprouvette... Il y a aussi les performances. Nous battons les Etats-Unis pour la lutte contre la mortalité infantile (3,6 pour mille, contre 6,8 pour mille) et le taux d'obésité (9%, contre 32%). Quant à l'espérance de vie, avec plus de 80 ans, elle nous situe parmi les meilleurs du monde. Vous doutez encore ? Foncez voir le dernier Moore.
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29.08.2007
Pendant ce temps, l'école fonctionne dans certains pays...
(carte de réussite au bac selon les départements )
Comment la Finlande a réduit l'échec scolaire
François Chrétien
Cours de ponctuation finnoise pour les 28 élèves de Jarna Kaartinen, en dernière année de primaire. Près de l'institutrice, une pile de bibles et des tambours africains. : François Chrétien
On y travaille moins. Mais tout est fait pour ramener les élèves vers la moyenne. Reportage dans ces écoles de Finlande qui font rêver les dirigeants français.
Dans une école d'Espoo (de notre envoyé spécial en Finlande). - Malgré les bois, les immeubles et les rues alentour, l'école n'est entourée ni de murs, ni de grilles. Pas besoin. La Finlande est une société de liberté et d'autodiscipline, dès le plus jeune âge... À la récré, les élèves courent entre les arbres, autour du terrain de foot cendré. Leurs bottes sont pleines de boue. À la sonnerie, ils rentrent dans l'école en chaussettes.
Le bâtiment, sur deux étages, est propre et net. Ordinateurs, ampoules, rétroprojecteurs, tout fonctionne. Nous sommes à la Jousenkaaren Koulu, un établissement public ordinaire d'un quartier de classe moyenne d'Espoo, la deuxième ville du pays.
Même prof, mêmes élèves pendant quatre ans
Deux petites élèves révisent sur une table, seules au milieu du couloir central, près du téléphone. Toute la journée, elles tiennent le standard. D'autres écoliers, de corvée du jour, dressent les tables de la cantine, gratuite. « C'est comme ça qu'on maintient notre budget à 80 centimes par repas », sourit le directeur de l'école, Olli Tuomivuo, un grand blond, barbu et placide. La pause de midi (11 heures, plutôt...) est très courte. La journée aussi. Elle démarre à 8 ou 9 heures Les petits de 1re (CP) terminent à 12 h 30. Les grands de 6e (qui ont l'âge des 6e français) finissent à 15 heures « Ici, pas de journées à rallonge. Pas d'interminable récré du déjeuner où les enfants n'ont rien d'autre à faire que se battre », glisse Dominique, professeur de français et de dessin.
En langues, musique, arts plastiques, les 13 instituteurs des 13 classes bénéficient ainsi de l'appui d'enseignants dédiés à certaines disciplines, comme Dominique. Les professeurs se partagent également trois assistantes à plein-temps et deux « instituteurs spécialisés », qui prennent les élèves en difficulté, par petits groupes. « ça se fait à la demande des enseignants, ou des parents, qui ont tous nos numéros de portables », précise Olli, le directeur, qui règne sur ce planning complexe. Les instituteurs eux-mêmes arrondissent leurs fins de mois en donnant des cours particuliers à leurs élèves en difficulté. C'est la mairie qui paie. Tout l'effort budgétaire est placé dans ce « sur-mesure », conçu pour que personne ne redouble. Ici, 5/10, c'est la pire des notes, pour ne pas décourager les plus faibles. « L'idéal démocratique » du système national, évoqué par de nombreux profs, n'est pas de sélectionner les meilleurs, mais d'en amener un maximum au niveau moyen, à 16 ans, fin de l'école unique et obligatoire.
La réduction du nombre global d'élèves par classe, en revanche, n'est pas la priorité. La classe de Jarna Kaartinen en compte 28. Mais elle les connaît presqu'aussi bien que leurs propres parents. Normal, ils sont en 6e et elle est leur institutrice depuis quatre ans, depuis leur entrée en 3e (CE2). « Comme ça, on sait mettre le doigt sur chaque problème individuel ». Même si c'est parfois « un peu lourd affectivement », reconnaît la maîtresse...
Son cours de ponctuation finnoise commence. Très classique. Dans cette classe, comme dans celles du collège ou du lycée visités, la différence avec la France tient plutôt dans l'atmosphère. Les enfants appellent l'institutrice « Jarna ». Ils se lèvent sans demander, chuchotent sans se cacher. L'ambiance est décontractée, mais sans débordement. Près de l'institutrice sont posés une pile de bibles et des tambours africains, doubles symboles d'une société empreinte de rigueur protestante et de « cool attitude » scandinave. À la sonnerie finale, à 15 heures, les deux petites filles du standard passent en coup de vent pour noter la liste des devoirs, inscrits au tableau.
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05.08.2007
Chavez
Un article intéressant, mais qui ne pose pas quelques uns des principaux problèmes de la présidence de Chavez...Et notamment celui de la démocratie!Je rappelle juste que Chavez, avant d'être président, a tenté un coup d'Etat en 1992 et que actuellement on parle de le faire élire président à vie, chose que les journaux d'opposition ne peuvent même pas dire étant donné qu'ils sont baillonnés par le pouvoir...
"Peu de gouvernants au monde font l’objet de campagnes de démolition aussi haineuses que M. Hugo Chávez, président du Venezuela. Ses ennemis n’ont hésité devant rien : coup d’Etat, grève pétrolière, exode de capitaux, tentatives d’attentat... On n’avait pas vu un tel acharnement en Amérique latine depuis les attaques de Washington contre M. Fidel Castro. Les calomnies les plus misérables sont colportées contre M. Chávez, conçues par les nouvelles officines de propagande – National Endowment for Democracy (NED), Freedom House, etc. – financées par l’administration du président des Etats-Unis George W. Bush. Dotée de moyens financiers illimités, cette machine à diffamer manipule des relais médiatiques (dont des journaux de référence) et des organisations de défense des droits humains, enrôlés à leur tour au service de ténébreux desseins. Il arrive aussi, ruine du socialisme, qu’une partie de la gauche sociale-démocrate ajoute sa voix à cette chorale de diffamateurs.
Pourquoi tant de haine ? Parce que, à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chávez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche. Alors que, sur le Vieux continent, la construction européenne a eu pour effet de rendre pratiquement impossible toute alternative au néolibéralisme (lire, dans ce numéro, les articles de Jean Bricmont et Denis Duclos), au Brésil, en Argentine, en Bolivie et en Equateur, inspirées par l’exemple vénézuélien, les expériences se succèdent qui maintiennent vivant l’espoir de réaliser l’émancipation des plus humbles.
A cet égard, le bilan de M. Chávez est spectaculaire. On comprend que, dans des dizaines de pays pauvres, il soit devenu une référence obligée. Dans le respect scrupuleux de la démocratie et de toutes les libertés (1), n’a-t-il pas refondé la nation vénézuélienne sur une base neuve, légitimée par une nouvelle Constitution qui garantit l’implication populaire dans le changement social ? N’a-t-il pas rendu leur dignité de citoyens à quelque cinq millions de marginalisés (dont les indigènes) dépourvus de documents d’identité ? N’a-t-il pas repris en main la compagnie publique Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) ? N’a-t-il pas déprivatisé et rendu au service public la principale entreprise de télécommunication du pays ainsi que la compagnie d’électricité de Caracas ? N’a-t-il pas nationalisé les champs pétrolifères de l’Orénoque ? Enfin, n’a-t-il pas consacré une part de la rente pétrolière à acquérir une autonomie effective face aux institutions financières internationales, et une autre au financement de programmes sociaux ?
Trois millions d’hectares de terre ont été distribués aux paysans. Des millions d’adultes et d’enfants ont été alphabétisés. Des milliers de dispensaires médicaux ont été installés dans les quartiers populaires. Des dizaines de milliers de personnes sans ressources, atteintes d’affections oculaires, ont été gratuitement opérées. Les produits alimentaires de base sont subventionnés et proposés aux plus démunis à des prix inférieurs de 42 % à ceux du marché. La durée de travail hebdomadaire est passée de 44 heures à 36 heures, tandis que le salaire minimum montait à 204 euros par mois (le plus élevé d’Amérique latine après le Costa Rica).
Résultats de toutes ces mesures : entre 1999 et 2005, la pauvreté a baissé de 42,8 % à 37,9 % (2), tandis que la population vivant de l’économie informelle chutait de 53 % à 40 %. Ces reculs de la pauvreté ont permis de soutenir fortement la croissance, qui, au cours des trois dernières années, a été en moyenne de 12 %, parmi les plus élevées du monde, stimulée aussi par une consommation qui a progressé de 18 % par an (3).
Devant de tels succès, sans parler de ceux obtenus en politique internationale, faut-il s’étonner que le président Chávez soit devenu, pour les maîtres du monde et leurs affidés, un homme à abattre ?"
Ignacio Ramonet
) Les mensonges à propos de Radio Caracas Televisión viennent d’être démentis, cette chaîne ayant repris, depuis le 16 juillet dernier, ses émissions sur le câble et par satellite.
(2) Mark Weisbrot, Luis Sandoval et David Rosnick. Poverty Rates in Venezuela : Getting the Numbers Right, Center for Economic and Policy Research, Washington, DC, mai 2006.
(3) Lire le dossier « Chávez, not so bad for business », Business Week, New York, 21 juin 2007.
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03.08.2007
Le mouton noir
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A ECOUTER : Ma ptite mimi en l'honneur de la mitrailleuse
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Bella ciao
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Ségolène Royal ou les fonds de pension en douce
On serait bien en peine de faire dire quoi que ce soit à ce texte qui puisse être de l’ordre d’un choix électoral – en tout cas pour le second tour. On se demandera peut-être aussi, à son propos, pourquoi tant de hargne à l’endroit du PS quand on n’avait pas vu depuis si longtemps droite si dangereuse. Il se trouve que, la division du travail étant bien faite, le créneau de la (légitime) dénonciation du (réel) péril sarkozyste est déjà bien occupé. Mais d’une certaine manière, comme la droite c’est l’ennemi, il n’y a pas grand chose à redire à ce que la droite soit de droite. C’est que la gauche soit de droite – quand bien même, évidemment, elle ne l’est pas à pareil degré – qui est devenu insupportable… l’avantage étant que, sur bon nombre de sujets, notamment économiques, critiquer cette « gauche », c’est ipso facto critiquer la droite ! Si donc ce texte n’avait qu’une intention, ce serait sans doute, s’adressant à un électeur de gauche, de lui couper la retraite – entendre : l’obliger à voir « sa » gauche telle qu’elle est, et lui interdire toutes les solutions de son désir qu’on prend pour la réalité. Et s’il ne devait s’ensuivre qu’une seule conséquence, ce serait, reconduisant cet électeur de gauche à des dilemmes extrêmement pénibles, de lui donner envie, pour les fois prochaines, de ne plus se retrouver dans ces situations impossibles.
Le social-libéralisme, le meilleur ami de la finance
[…] le week end du 24 mars aura été fatal qui aura vu se succéder, pour la candidate Royal, la sortie « drapeau » et aussi une autre, passée plus inaperçue, alors qu’elle est sans doute plus grave, puisqu’il n’y est pas question d’autre chose que de développer des « fonds de pension collectifs ». Il y a vraiment de quoi regretter que n’ait pas eu plus d’échos cette proposition, faite dans les colonnes, un peu obscures et sans doute choisies à dessein, du Journal des Finances [1], car on sous-estimerait difficilement son importance et l’ampleur de ses conséquences. On ne sait d’ailleurs plus trop s’il faut invoquer l’hypothèse du lapsus ou bien celle de la quête-réflexe des faveurs des milieux d’affaire – à la vérité elles sont sans doute plus complémentaires que contradictoires, la première ayant cependant l’avantage de révéler combien faibles sont devenues les régulations de la parole socialiste en campagne, puisque même les aléas du premier tour ne retiennent plus les candidats sociaux-libéraux de rappeler leur accointance avec la finance.
Et c’est bien vrai que le socialisme de gouvernement est le meilleur ami de la finance ! De la déréglementation des marchés de 1985-1986 (Bérégovoy) au développement de l’actionnariat salarié (Fabius, 2001), en passant par la défiscalisation des produits d’action (Bérégovoy, 1984-1992), les très beaux efforts du gouvernement Jospin dans la course à la privatisation (1997-2002), la glorification-défiscalisation des stock-options (Strauss-Kahn, 1998), ou le vote des socialistes français en faveur de la directive européenne libéralisant les OPA hostiles (2001), la continuité est impressionnante… et visiblement en passe d’être prolongée. Même à l’observateur vacciné, le rappel de cette séquence financière du socialisme au pouvoir demeure impressionnante et n’a rien perdu de ses effets révulsifs. Il est d’ailleurs tant mieux qu’il en soit ainsi : on y verra le signe que, décidément, « on ne s’y fait pas ». De fait, il est très préférable de ne pas s’y faire, au moment où la candidate socialiste trahit ses intentions manifestes de nous faire reprendre une tranche de cinq ans des mêmes exploits financiers, et ceci alors même que deux décennies de recul permettent de désigner la financiarisation du capitalisme comme l’un des pires fléaux dont le néolibéralisme aura gratifié la société salariale. Que les socialistes aient été les plus zélés propagateurs de cette calamité, qu’ils l’aient constamment nourrie et aidée à grandir, demeure un paradoxe où se mêlent l’énigme de sociologie politique et le motif d’une colère difficile à passer. Qu’ils s’apprêtent à la récidive d’une manière si ouverte et si innocente, c’est-à-dire si consternante, est de l’ordre du cas de guerre.
Comme un reliquat lointain d’une régulation idéologique presque entièrement disparue, Ségolène Royal juge néanmoins utile d’affubler sa proposition de quelques navrantes précautions lexicales : ce seront des fonds de pension collectifs – très différent... Il n’est donc rien venu d’autre à l’idée de la candidate que, « collectif » s’opposant à « individuel », et « individuel » faisant libéral, un fonds de pension « collectif » cessait ipso facto de l’être – libéral. Certes le fonds de pension auquel pense Ségolène Royal n’est autre que le FRR (Fonds de Réserve des Retraites) d’ailleurs crée par… les socialistes (1999), et il est vrai qu’à l’inverse d’un fond de pension classique, celui-ci ne gère pas des comptes-retraites individuels, mais apporte un complément de ressource aux régimes de base de l’assurance vieillesse. L’honneur semble donc sauf puisque le « fonds de pension » est au service de la retraite par répartition à qui il ne sert que de béquille… Hélas, le malade n’est pas près de remarcher tout seul, et ce n’est pas vraiment à de la rééducation fonctionnelle que Ségolène Royal pense pour lui : « Le fonds de réserve des retraites est une sorte de “fonds de pension collectif”, et c’est la manière dont j’envisage le financement des retraites aujourd’hui » (Journal des Finances, 24 mars 2007). Bizarrerie orthopédique : ce n’est plus le malade, guéri, qui jette sa béquille, c’est la béquille qui jette le malade… En tout cas on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.
Des fonds de pension « collectifs »… en attendant « mieux »S’il est des propos de campagne qui ne sont pas faits pour être pris au sérieux et qu’il est préférable de ranger rapidement dans la catégorie des promesses-qui-n’engagent-que-ceux-etc., il en est d’autres on contraire auquel on peut accorder un tout autre crédit, particulièrement quand il est possible de les adosser à une longue histoire de pratique de gouvernement et à des continuités pluri-décennales. On peut à coup sûr croire Ségolène Royal quand elle indique « la manière dont [elle] envisage le financement des retraites aujourd’hui ». Sous la clause réputée blanchissante des « fonds de pension collectifs », il est donc explicitement dit qu’en tendance maintenant irréversible, le financement de la retraite passera de plus en plus par la sphère des marchés financiers. A ce stade on ne parvient même plus à savoir si Ségolène Royal n’a aucune conscience, ou bien au contraire une très vive conscience, des effets de ses propositions. Car, d’abord, compte tenu de la longue histoire de ses engagements trahis et de sa collaboration avec la finance, il est permis d’anticiper que le gouvernement socialiste ne résisterait pas très longtemps à la mutation des fonds de pension « collectifs » en fonds de pension individuels – il n’y a que le premier pas qui coûte et voilà la chose déjà faite. Si d’aventure l’argument des retraites se montre insuffisant pour, de lui seul, soutenir cette « avancée », il se présentera bien un cas d’entreprise nationale exposée à une OPA étrangère qui fournira l’occasion idéale d’en appeler à la nécessité de fonds de pension français, pour garder nos entreprises françaises, à quoi il suffira d’ajouter que les Français eux-mêmes ont bien droit à l’avantage d’en être individuellement « propriétaires » – ça fait beaucoup de fois « français » dans la même phrase, mais comme on peut s’attendre aux assauts d’une rhétorique peu subtile en cette matière, la lourdeur est dans les choses prévisibles, pas dans les mots qui les annoncent. Si vraiment Ségolène Royal n’avait pas d’autre projet que de faire monter benoîtement en puissance le fonds de réserve des retraites, quel besoin aurait-elle donc de se hasarder à lui donner l’appellation facultative et périlleuse de « fonds de pension », même ripolinée de « collectif », si ce n’est pour acclimater un vocabulaire dont elle connaît les réticences qu’il suscite, et ceci en l’appliquant d’abord à la plus innocente de ses formes pour ensuite, le public convenablement habitué, lui donner toutes ses extensions possibles ?
De l’implication financière du salariat…
Quand bien même l’équipe socialiste, improbablement, résisterait à cette tentation-là, il resterait l’effet principal, et le plus pernicieux, d’une financiarisation croissante des retraites. Cet effet est si puissant qu’on pourrait bien tenir le décollage du « fonds de pension collectif » pour une rupture aussi décisive que le fut, en son temps, la libéralisation des marchés de capitaux. C’est qu’il y a une économie politique de la financiarisation et que le développement de fonds de pension – collectifs ou individuels, ceci n’y change rien – lui fait connaître un changement de régime dont la propriété principale a pour nom : irréversibilité. En son état actuel, si la finance actionnariale fait subir au salariat les effarantes contraintes qu’on sait, au moins tout espoir de la combattre n’est-il pas complètement perdu. Or le paysage stratégique de la libéralisation financière change du tout au tout lorsque le salariat s’y trouve lui-même directement impliqué, comme c’est le cas dès lors qu’une part croissante de son épargne, et notamment la plus sensible, l’épargne-retraite, se trouve propulsée sur les marchés et, de fait, mêlée aux intérêts du capital actionnarial. Par un sophisme légèrement teinté de rouerie, les défenseurs de la financiarisation ont vite fait d’objecter que cette convergence des intérêts est le prélude de la grande réconciliation du capital et du travail. Alain Minc, en son temps, n’avait-il pas expliqué que, les inégalités étant d’origine essentiellement financière, il était progressiste d’associer les salariés aux plus-values, et Jean-Marie Messier, dans un genre similaire, que les salariés étant les vrais producteurs de la richesse, il n’était que justice de leur en rétrocéder une part, sous la forme, non de salaire direct !, mais d’intéressement boursier… Fonds de pension comme actionnariat salarié, tous deux également promus par la candidate socialiste (« je veux favoriser l’actionnariat salarié », Ségolène Royal, Journal des Finances, 24 mars 2007) sont les éléments d’une même stratégie d’implication financière du salariat, c’est-à-dire d’une association léonine dans laquelle les salariés récupèrent quelques miettes de gains boursiers en contrepartie d’un approfondissement de la sujétion actionnariale. Car en effet la grande réconciliation du capital et du travail par épargne financière interposée a tout du pâté d’alouette. Les salariés-actionnaires savent bien, de leur identité salariale ou de leur identité actionnariale, laquelle contribue le plus à les faire vivre... Et pourtant il n’en est pas moins vrai que leur épargne immobilisée dans la gamme des divers fonds d’investissement (pension, salariaux) que la gauche se propose aimablement d’élargir, finit par représenter des volumes suffisamment importants pour que les salariés aient désormais à cœur de les défendre, particulièrement quand cette épargne s’annonce comme l’unique solution d’une crise organisée de la retraite par répartition – organisée, car, conformément à une tendance tout à fait générale des politiques publiques néolibérales, la retraite est sans doute l’une des plus concernées par les stratégies de paupérisation délibérée des institutions publiques.
… au devenir irréversible du capitalisme actionnarial
Et voici la tenaille refermée : le salariat est maintenant suffisamment mouillé dans la finance pour qu’une part, certes minoritaire mais néanmoins significative, de ses intérêts ait partie liée avec le système… qui reconduit et approfondit sans cesse l’effrayante domination dont il est écrasé dans l’ordre productif. Si cette manœuvre, où le cynisme le dispute à la perversité, n’annonçait pas de retentissantes catastrophes sociales, on pourrait presque, vu de loin, lui trouver quelques propriétés esthétiques… Que le parti socialiste y adhère et s’en fasse même le promoteur enthousiaste est le motif d’un accablement dont on ne sait plus s’il faut le mettre sur le compte de la simple bêtise ou bien du machiavélisme d’une conscience désormais authentiquement de droite. Disant cela, on reste en fait en dessous de la vérité car le pire n’a pas encore été montré. Le pire, en effet, n’est peut-être pas tant dans cette suprême rouerie qui consiste pour ainsi dire à organiser la servitude du salariat à ses frais, puisque c’est bien de l’épargne des salariés que se constitue la force de frappe financière par laquelle les fonds imposent avec férocité l’imperium de la rentabilité pour l’actionnaire. Le pire est davantage dans le fait que la montée en puissance de l’implication financière du salariat a pour effet de faire émerger une configuration objective d’intérêts dans laquelle les salariés sont de moins en moins inclinés à remettre en cause le système d’ensemble qui pourtant continue de les asservir. On peut même anticiper que cet asservissement ira croissant, protégé qu’il sera désormais par l’inattaquable justification des retraites à satisfaire – et l’on peut imaginer d’ici la rhétorique atroce de la solidarité dont la finance ne manquera pas de s’emparer puisqu’elle en connaît toutes les vertus légitimatrices : la rentabilité actionnariale va devenir un impératif social et, pourquoi pas, puisque plus c’est gros plus ça passe, un impératif moral, celui de servir de « dignes pensions » « à nos aînés », « à nos anciens », « qui l’ont tant mérité ». Souffrez donc salariés d’aujourd’hui, et en silence, puisque c’est « la solidarité » qui vous le commande – sans compter que, sitôt réalisé le passage du fonds de pension collectif aux fonds de pension individuels, ce sera votre intérêt même… Le pire donc, ça n’est même pas cette tendance à la financiarisation intégrale de la vie sociale, c’est son devenir irréversible. Quel écho politique pourra rencontrer une proposition comme le Slam [2], qui vise à plafonner réglementairement les rentabilités actionnariales (et à soumettre tous les dépassements à un prélèvement obligatoire intégral), sur quelles forces sociales pourra-t-il s’appuyer, lui comme n’importe quel autre dispositif d’arraisonnement de la finance d’ailleurs, dès lors que de toutes parts monteront les rappels à l’ordre les mieux – les plus hypocritement – intentionnés : « vous n’y pensez pas ! et les retraites ? »... Et voilà comment on tire un verrou : les salariés plongés dans la finance, leurs intérêts pour une part objectivement liés à la fortune des marchés, le capitalisme actionnarial n’a plus grand-chose à craindre puisqu’il aura lui-même constitué sa propre base sociale ; rectifions : puisque « on » lui aura constitué sa propre base sociale – au fait qui est « on » ?... Si la normalisation néolibérale de la société a pour instrument principal la finance actionnariale, alors la financiarisation du salariat par ses « grandes masses », c’est-à-dire par ses retraites, en constitue à coup sûr l’accomplissement véritable, la consolidation définitive et la fermeture ultime, celle après laquelle les forces antilibérales se retrouvent sans appui, sans relais, sans plus aucun levier d’intérêts objectifs sur lesquels embrayer, c’est-à-dire… sans force.
C’est avec de glorieuses avancées de cette nature que se forgent les destins historiques. Celui du social-libéralisme, tel que l’histoire l’a déjà donné à voir et tel qu’il s’apprête à reprendre sa marche, a maintenant une consistance remarquable. C’est d’ailleurs tout le charme des fausses alternances que de permettre au revenant de reprendre l’œuvre entamé dans l’état où il l’avait laissé. A ceux qui trouveraient imaginaires ou forcées ces continuités par delà les intermittences du suffrage, on rappellera qu’en matière de finance actionnariale, le mandat Jospin s’était clos par un assez bel exploit, sous la forme des plans dits « d’épargne salariale volontaire » (PESV), première acclimatation, au bon soin de Laurent Fabius alors ministre de l’économie, des logiques de l’implication actionnariale du salariat. Comme on s’en doute, le gouvernement de l’époque avait opposé force dénégations à l’idée que c’était là un jeu dangereux, préparant subrepticement l’arrivée progressive des fonds de pension, puisqu’il n’y aurait qu’à allonger graduellement le délai d’immobilisation des fonds pour se retrouver de fait dans la perspective, non plus d’une épargne salariale « classique », mais dans celle d’une retraite individuelle capitalisée. Il faut croire que les paroles rassurantes de l’époque n’avaient pas trompé grand monde puisque, déjà, plus de 90% des salariés sondés y avaient vu un instrument de préparation de la retraite, le tiers des entreprises manifesté l’intention de l’utiliser à cette fin, et tous les gestionnaires institutionnels interrogés compris sans équivoque le PESV socialiste comme un équivalent des plans 401(k) américains… seul le ministre Fabius s’obstinant à ne pas voir le rapport.
Pierre Dac qui, par un avertissement méthodologique à méditer, avait fait remarquer que les prévisions sont d’autant plus difficiles qu’elles concernent le futur plutôt que le passé, accorderait sans doute que les prévisions d’un futur qui reproduit le passé sont déjà beaucoup moins incertaines. A plus forte raison quand les permanences sont revendiquées sans le moindre détour, c’est-à-dire sans plus consentir au moindre effort cosmétique pour donner à croire en un futur différent. Si « les fonds de pension collectifs sont la manière dont [Ségolène Royal] envisage le financement des retraites aujourd’hui », il faudrait être bête ou aveugle par cécité volontaire pour ne pas la prendre au sérieux – c’est qu’en effet toute l’histoire du socialisme de gouvernement plaide pour elle et accrédite son propos. Il faudrait être bête ou aveugle, donc, pour ne pas voir se redessiner une cohérence bien connue, car déjà longuement expérimentée. Mais que reste-t-il à opposer aux violences de la prise d’otage électorale sinon les maigres forces du refus de l’amnésie, celles de la dénonciation du mensonge à soi-même, du congédiement des fictions du « nouveau départ » et des espérances vouées à être trompées, avec pour seul secours la chronique d’une trahison annoncée ?
15:50 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Marcus Miller
Une seule fois je me permets de mettre de la musique sur ce blog...Et pas n'importe qui : Marcus Miller, un de mes bassistes préférés.Du bonheur de bout en bout!
Extrait de son dernier album "free", la chanson s'appelle " Blast"
Enjoy!
14:55 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Baudrillard
Je mets ce texte un peu en retard mais c'était un philosophe que j'aimais beaucoup...
Jean Baudrillard, sociologue et philosophe, est mort
LE MONDE | 07.03.07 | 10h18 • Mis à jour le 07.03.07 | 10h18
e sociologue et philosophe Jean Baudrillard est mort, mardi 6 mars, à Paris, des suites d'une longue maladie. Il était âgé de 77 ans. Né le 20 juillet 1929 à Reims (Marne), Jean Baudrillard devient professeur d'allemand dans l'enseignement secondaire, après des études d'allemand à la Sorbonne, en même temps qu'il fait ses débuts comme critique littéraire. Sa première publication est une traduction (en collaboration avec Gilbert Badia) des Dialogues d'exilés de Bertolt Brecht. Au début des années 1960, il traduit des textes de Marx et d'Engels (pour les Editions sociales) ainsi que plusieurs livres de l'écrivain allemand Peter Weiss (dont le fameux Marat/Sade).
Parallèlement, il reprend des études supérieures, cette fois en philosophie, et soutient, en 1966, sous la direction d'Henri Lefebvre, une thèse intitulée Le Système des objets (Gallimard, 1968). Ce travail marque l'entrée de Baudrillard sur la scène de la recherche sociologique. On y décèle à la fois des centres d'intérêt nouveaux (la vie des "signes", destinés par les lois du capitalisme à être "consommés" de plus en plus rapidement) et un ton de voix original, parfois incantatoire, souvent décapant.
La suite de la carrière de Baudrillard se déroule d'abord à l'université Paris-X (Nanterre), où il devient professeur, en 1972, puis à l'Institut de recherche sur l'innovation sociale du CNRS et finalement (à partir de 1986) à l'Institut de recherche et d'information socio-économique de l'université Paris-IX (Dauphine), où il est directeur scientifique. Mais c'est surtout la publication de Pour une critique de l'économie politique du signe (Gallimard, 1972) qui fait de lui une figure majeure de la vie intellectuelle, en France et à l'étranger.
Observateur impitoyable de la société de consommation et, dans la lignée de Lefebvre, de la "vie quotidienne" des pays industrialisés, Baudrillard n'entend pourtant se placer ni dans le sillage du marxisme orthodoxe ni dans celui de l'Ecole de Francfort. Opposé au stalinisme, il est aussi méfiant à l'égard du trotskisme et du maoïsme. Pour lui, les idéologies, comme les modes, se réduisent à des systèmes de signes. Et les signes, quels qu'ils soient, ne sont jamais que des simulacres. En système capitaliste, ceux-ci circulent indéfiniment jusqu'à ce qu'ils soient totalement démonétisés. Nous sommes donc condamnés à manquer l'essence ultime de la réalité. Du reste, celle-ci n'existe pas, et tout ce sur quoi nous prétendrions fonder une nouvelle politique ou une nouvelle théorie du social n'est qu'illusion.
La pensée de Baudrillard, assez proche du situationnisme de Guy Debord, est donc une pensée radicalement pessimiste, voire nihiliste. Rien d'étonnant, dans ces conditions, si elle a traversé le mouvement de mai 68 sans s'y attacher vraiment. Ni si elle a refusé, par la suite, de voler au secours d'un parti politique, quel qu'il soit.
Ce n'est pas dire pour autant que Baudrillard soit apolitique. Bien au contraire, chacun de ses textes – et il ne cesse de publier – contribue à cette critique des idéologies dominantes dont il fait son sport de prédilection.
LE GOÛT DU PARADOXE
Elle est parfois percutante : Le Miroir de la production ou l'illusion critique du matérialisme historique (Casterman, 1973), L'Echange symbolique et la mort (Gallimard, 1976) et De la séduction (Galilée, 1979), par exemple, sont des livres stimulants, qu'on peut encore relire avec profit. En revanche, L'Effet Beaubourg et Oublier Foucault (parus en 1977) paraissent davantage rédigés sous l'empire des circonstances. Ils signalent la naissance d'un Baudrillard polémiste engagé dans l'actualité – ainsi que son passage définitif chez l'éditeur Galilée auquel il va donner plus de vingt livres, souvent marqués eux aussi par une volonté de provocation. Les décennies 1980 et 1990 correspondent à l'apogée de sa réputation internationale. Brillant causeur à l'aise dans toutes les situations, Baudrillard sillonne alors le monde de colloque en colloque et d'université en université, donnant des conférences et accordant des entretiens avec générosité.
Ses articles dans la presse et ses textes d'humeur repris dans Cool Memories (il y en aura cinq volumes de 1987 à 2005) lui attirent des lecteurs, bien au-delà du public spécialisé. Le goût du paradoxe le conduit à publier, en 1991, La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu – pamphlet qui, sous prétexte de dénoncer ce "simulacre" de guerre soigneusement orchestré par les médias audiovisuels qu'aurait été selon lui la guerre du Koweït, annonce le basculement de Baudrillard dans une version populiste et schématique, d'antiaméricanisme. Au lendemain des attaques du 11-Septembre, Baudrillard publie, dans Le Monde d'abord (3 novembre 2001) puis chez Galilée (2002), L'Esprit du terrorisme, suivi peu après d'un recueil d'articles sur le même sujet, Power Inferno. Un ensemble d'écrits caractérisé par l'absence de sympathie pour les victimes de la tragédie et, au plan théorique, une double affirmation : le 11-Septembre aurait constitué un événement dont tout le monde aurait rêvé, parce que chacun rêve de la destruction de la puissance américaine ; et la "vérité" de cet événement serait à jamais insaisissable, comme si des doutes pouvaient (ou devaient) exister sur l'origine islamiste de la destruction des tours jumelles.
Dérive tardive d'un homme qui avait fait de la provocation un ressort de sa pensée ? Quoi qu'il en soit, on n'oubliera pas que Jean Baudrillard fut un actif témoin de son temps. Par la plume mais aussi par la photographie. Il ne se contentait pas de défendre cet art (par ses contributions à des ouvrages de Sophie Calle ou de Luc Delahaye). Il le pratiquait lui-même avec passion, notamment pendant ses innombrables voyages.
De ses propres photos en couleurs de paysages urbains totalement déserts, on retiendra en particulier un choix effectué par lui-même et publié sous un titre qui, en un sens, résume bien sa pensée : Car l'illusion ne s'oppose pas à la réalité (Descartes, 1998). Tandis qu'un Cahier de l'Herne lui était consacré en 2005, il publiait, la même année, plusieurs livres d'entretiens chez Galilée. Jusque dans ses provocations et ses outrances, Baudrillard aura conservé cette passion critique qui donne à penser, y compris contre celui qui vous y invite.
Christian Delacampagne
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