24.06.2007
La France vue d'en haut
Louis Maurin, cet article est extrait du magazine Alternatives Economiques, Hors-série n° 69, 3e trimestre 2006.Vue den haut, la France na pas grand chose à voir avec ce quelle vit en réalité. Ce décalage attise le ressentiment social. Une analyse de Louis Maurin. Article extrait du mensuel Alternatives Economiques.
3 000 euros nest pas un salaire mensuel net de « classes moyennes ». Seul un dixième des salariés à temps complet touche davantage. Disposer dun diplôme supérieur à bac + 2 nest pas donné à tout le monde : un dixième seulement de la population française (tous âges confondus) est dans ce cas. Le chômage ne frappe pas 2,3 millions de personnes, mais 4 millions, si lon compte notamment ceux qui cherchent un contrat à durée déterminée et un temps partiel...
Le décalage est profond entre la façon dont vivent les habitants de la France et la manière dont ils sont « vus den haut », par les médias, les partis politiques et une bonne partie des cadres de notre société. Face à la montée du mécontentement des catégories populaires, les grands discours fleurissent sur légalité des chances, la lutte contre les discriminations et le racisme ou la diversité. Mais les actes ne suivent pas. Lexclusion et le nombre de travailleurs pauvres nempêchent pas de réduire les impôts pour les couches aisées.
Décalage
Le mouvement social provoqué par la mise en place du contrat première embauche (CPE) a illustré jusquà la caricature cette situation. Il a mis en évidence le fossé qui existe entre la jeunesse et les dirigeants du pays. Symbole merveilleux de la société de la langue de bois, la mesure a été votée sans débat et intégrée dans la loi sur légalité des chances. La goutte a fait déborder le vase, mais avant que les étudiants - et leurs parents - ne se manifestent, le contrat nouvelles embauches (CNE), qui sapplique aux petites entreprises mais concerne tout le monde, avait été adopté sans grandes protestations.
Constater le décalage entre les politiques publiques et les besoins sociaux ne suffit pas. Il faut en déterminer les raisons. Lexistence dun écart entre les partis politiques et leurs électeurs na rien de nouveau. Selon un sondage Sofres réalisé fin mars, 69 % des Français estiment que les partis politiques se préoccupent « très peu ou pratiquement pas » de ce que pense la population. Ce décalage résulte dune faible implantation au sein de la population. Les grands partis fonctionnent comme des clubs intellectuels implantés dans les grandes villes, recrutant surtout dans les milieux aisés ou diplômés. Mais limplantation politique ne tombe pas du ciel. Lindividualisme de nos sociétés nest pas le seul responsable du déclin du militantisme. Sinon, le monde associatif ne serait pas aussi dynamique, de même que les nouveaux mouvements sociaux. Les programmes des partis (1) correspondent mal, sur le fond, aux attentes de la population. La démocratie se trouve enfermée dans un cercle vicieux : le déficit dimplantation nourrit le décalage des discours, lequel lalimente en retour...
Il serait toutefois simpliste de placer les politiques seuls sur le banc des accusés. Les militants de tous bords ont le mérite de partager une vision collective de lavenir du pays. Ils ne sont pas les seuls à se méprendre. La France vue den haut a bien dautres racines.
Intellectuelles, dabord. Depuis quelques années, de nombreux travaux sont venus rafraîchir notre connaissance de la société, comme ceux de Louis Chauvel sur les générations ou dEric Maurin sur les catégories sociales, en passant par ceux de Margaret Maruani sur les inégalités hommes-femmes ou de Robert Castel sur la question sociale, par exemple. Mais jusquau milieu des années 90, la science humaine dominante (2) imaginait une vaste société moyenne, où lindividu rationnel saffranchissait de ses attaches sociales. Dans une société individualisée, sans haut ni bas, il nétait pas besoin de poser la question sociale.
Cette analyse a nourri le discours des élites sur la responsabilisation des individus. De lécole à lemploi, cancres et chômeurs seraient les seuls responsables de leur sort, il faudrait les inciter à réussir. Sous entendu : la collectivité a fait ce quelle devait, cest désormais à chacun de se prendre en charge. Façon habile de théoriser limpuissance des responsables politiques et économiques à trouver les recettes dune croissance durable de lemploi.
Le prisme des médias
Si le décalage a pris autant dampleur, cest aussi que la France vue den haut est celle dans laquelle vivent la plupart des médias. Passée à travers le prisme du microcosme parisien, la société française nest quun pâle reflet delle-même. Les médias fonctionnent comme une caisse de résonance qui amplifie les discours ambiants et les dernières idées à la mode qui se diffusent de clubs intellectuels en colloques.
Illustration presque pure et parfaite de cette vision surplombante : « Parmi les responsables français, quil sagisse des politiques, des cadres de léconomie, des universitaires, des éditorialistes, lidée que la défense des acquis nest pas une solution est assez largement admise. Modifier le code du travail nest certes pas la seule réforme nécessaire, mais elle fait partie des plus nécessaires », écrit encore Le Monde en mars 2006 (3). Voir lune des professions les plus protégées en cas de licenciement et les mieux rémunérées jouer les professeurs en flexibilité sur un ton paternaliste à des jeunes déboussolés ne peut qualimenter de la part de ces derniers une haine tenace.
Largent joue un rôle dans ce phénomène : les grandes entreprises disposent de moyens colossaux de diffusion de linformation et elles savent influencer. Mais lutilisation des médias nest pas lapanage des puissants. Des groupes beaucoup moins dominants du point de vue financier disposent de relais importants, parce quils manient de la bonne façon le langage de la communication, se mettent en scène et mobilisent dautres ressources (réseaux sociaux, scientifiques, Internet, etc.).
La parole qui occupe le terrain par le biais des médias est celle de gens qui savent parler. Une France polarisée occupe le paysage, où ceux que lon entend ne représentent pas toujours la majorité. Les intérêts des entreprises du CAC 40, des pères divorcés ou des agrégés de lettres sont beaucoup plus écoutés que ceux de lartisan maçon, des mères de familles monoparentales ou de lenseignant en lycée professionnel...
Ce décalage a des causes sociologiques encore plus profondes. Faire société perd son sens quand le niveau de vie dune minorité de grands patrons ou de stars équivaut à plusieurs siècles de Smic par an, alors que des millions de personnes narrivent même pas à atteindre le minimum salarial. Mais les inégalités nopposent pas seulement, dun côté, une élite financière et, de lautre, le reste de la société. Des couches favorisées du point de vue économique mais aussi culturel (le niveau de diplôme) sisolent du reste de la société, des catégories au sein desquelles on retrouve des cadres du privé comme du public.
Cette situation débouche sur des tensions sociales de plus en plus vives. Et pourtant, derrière les discours polarisés qui sentendent le plus, il persiste une communauté de valeurs très forte autour de la devise de la République « Liberté, Egalité, Fraternité » (4). Si le pays nest pas « moyennisé », la plus grande part des habitants nattendent pas un bouleversement radical de la société. Lordre et lautorité ont le vent en poupe, notamment auprès de populations fragilisées : quoi de plus normal après trente ans de montée de la précarité ? Mais la sécurité ne se résume pas à parler et à frapper fort. Elle sapplique aussi dans lemploi, dans les parcours scolaires, face à la santé... La revendication de règles du jeu mieux fixées nempêche pas de vouloir des changements concrets et davantage de respect et dégalité.
Cest peut-être, comme souvent, de cette jeunesse que viendront ces changements. Elle pourrait semparer des discours individualistes et les retourner à son profit, comme le disent bien certains de ses représentants, plus écoutés que les clubs de pensée parisiens : « On peut, si on ose. Vouloir autre chose », chante Nolwenn Leroy (5), « Viser la lune, ça me fait pas peur », lui répond Amel Bent (6) qui na quune philosophie, « être acceptée comme [elle est], toujours le poing levé »... Une douce musique, produit du marketing du disque, mais qui pourrait finir par donner des idées. Pour le meilleur, comme pour le pire.
(1) Il est vrai réduits à une caricature par des journalistes politiques qui ne sy intéressent pas, préférant les petites phrases et les querelles de personnes. (2) La misère du monde, de Pierre Bourdieu, publié en 1993, amorce un retournement. (3) « Le réformateur qui fait fuir les réformistes », Le Monde, 24 mars 2006. (4) Voir « La France est-elle de droite ? », Alternatives Economiques n° 214, mai 2003. (5) Vu den haut, 2003. (6) Ma philosophie, 2005.
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